Un autre monde, ou la leçon de courage managérial de Philippe Lemesle

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Qu’est-ce que le courage managérial ? Est-ce obéir aux ordres pour répondre aux exigences du marché ? Ou est-ce savoir dire non à des injonctions qui ne nous conviennent pas ? Un autre monde, le dernier film de Stéphane Brizé, nous donne une belle leçon de courage. Attention, spoilers.


Sorti en salle le mercredi 16 février, Un autre monde de Stéphane Brizé interroge sur la question du sens et du courage en entreprise. Au travers du personnage de Philippe Lemesle, interprété par Vincent Lindon, on entrevoit le quotidien sous tension des managers intermédiaires et cadres supérieurs. Pris entre la réalité du terrain et les injonctions de sa direction, Philippe Lemesle doit prendre une décision qui va à l’encontre de ses convictions et de ce qu’il pense être bon pour son entreprise : licencier 58 personnes dans le cadre d’un plan social. Le terme de courage est alors évoqué à plusieurs reprises durant le film, prenant à chaque fois une définition bien différente.

La femme ou l’homme courageuse, courageux, serait-il un martyr, un bon soldat, qui subit les ordres et les contraintes sans jamais se rebeller ? Cette définition du courage, c’est Cooper, le big boss américain à l’origine du plan économique auquel doit répondre Philippe Lemesle, qui l’énonce. Face à une équipe française qui refuse de lui apporter la solution qu’il attend, à savoir le licenciement de nombreux collaborateurs, Cooper fait appel à leur courage managérial qu’il décrit ainsi : « Le courage, c’est de faire quelque chose qu’on n’a pas envie de faire mais qu’on doit quand même faire, en répondant à une loi, en l’occurrence celle du marché. » Cette définition du courage, Philippe Lemesle y a longtemps répondu en se comportant en parfait « petit soldat ». Il a licencié quand il fallait licencier, il n’a pas compté ses heures, il s’est impliqué dans chacune des transformations de l’entreprise. Tellement, que ce sont son mariage et sa famille qui en ont finalement subi les conséquences.

On comprend donc dans les mots de Cooper que faire preuve de courage signifie pour lui être capable de subir ; de courber l’échine sous les injonctions et pourtant de résister ; de se lever tous les jours pour effectuer sans broncher une tâche qui ne porte plus de sens ; de sacrifier sa famille pour une cause à laquelle on croit. Oui mais cette fois, Philippe Lemesle n’y croit plus et il fait une erreur. Une erreur qui, ironiquement, le fera passer pour un lâche auprès de membres de son équipe, lui qui s’est toujours battu pour eux. Une erreur qui lui fera par la même occasion perdre la confiance de sa direction. Celle-là même qui l’a poussé à la faute.

Une terrible injustice qui, au travers d’une scène insoutenable où Philippe Lemesle fait face aux représentants de son personnel, met en lumière la place extrêmement difficile à tenir des managers intermédiaires. Pris entre l’enclume et le marteau, ils sont incroyablement seuls. On attend d’eux qu’ils représentent fidèlement la direction et ses décisions, tout en répondant avec sincérité, authenticité et courage aux attentes de leurs collaborateurs sur le terrain.

Dès les premières minutes du film, on s’aperçoit bien que Philippe Lemesle ne trouve plus de sens dans sa mission et qu’il subit une pression terrible qui en aurait fait craquer plus d’un. On est alors tenté de se dire qu’il est bien courageux, cet homme qui accepte sans broncher de vivre un enfer. Mais c’est finalement à la toute fin du film, lorsqu’il se voit proposer l’inacceptable qu’il fait enfin preuve du courage managérial attendu de lui : celui de dire « Stop ». C’est en fait peut-être cela le courage en entreprise : rester parfaitement fidèle à soi-même et à ses croyances malgré les injonctions ; être capable de dire non à un ordre si celui-ci entre en conflit avec ses valeurs et ses convictions, et ce malgré les conséquences ; c’est de savoir quitter une entreprise qui ne répond plus au sens que l’on voulait donner à sa vie.

Parce que bien souvent, il est plus facile de rester que de dire : « Je m’en vais ». Philippe Lemesle l’exprime très bien dans ses derniers mots à l’écran : « Ma liberté a un coût, mais elle n’a pas de prix. » De la même manière, sa femme, incarnée par Sandrine Kiberlain, fait preuve du même courage et assume le coût de ses décisions. Après des années à soutenir son mari et à subir les conséquences de son métier prenant et stressant, allant jusqu’à sacrifier sa propre carrière, elle décide de ne plus vivre ce qu’elle qualifie d’enfer. Elle demande le divorce. Cette décision la terrifie et elle l’exprime : « J’ai peur de ce qui va m’arriver, j’ai peur ». Mais elle la prend malgré tout, parce qu’elle refuse de continuer de vivre cette vie qui « ne leur ressemble plus ».

Toutefois, qu’on se rassure, il n’est pas toujours nécessaire de démissionner, ou de quitter quelqu’un, pour faire preuve de courage. Le cas de Philippe Lemesle est un cas extrême qui ne survient pas tous les jours en entreprise. De façon générale, il existe de nombreuses manières de faire preuve de courage en tant que manager. En prenant le parti d’un collaborateur face à un client ou face à la direction. En dénonçant un cas de harcèlement. En questionnant une décision du siège. Bref, en agissant malgré la peur des conséquences que pourrait provoquer cette action. On reconnaît alors la définition du courage de Nelson Mandela : « The brave man is not he who does not feel afraid, but he who conquers that fear. »

Un autre monde est un film difficile qui dépeint un monde de l’entreprise violent. Dans une interview menée par LinkedIn Actualité, une internaute s’interroge sur le message porté par le film : « ne marque-t-il pas, finalement, la fin d’un modèle d’entreprise qui fait ce qu’elle veut de ses collaborateurs ? » Le réalisateur, Stéphane Brizé, répond qu’il a surtout voulu interroger l’idée du courage et mettre en avant les points de dysfonctionnements de l’entreprise. Il voulait « sortir de cette opposition, un peu trop simpliste, de classe pour témoigner d’un problème systémique à l’intérieur duquel cohabitent les ouvriers mais aussi les cadres, qui portent ces décisions parfois brutales et trop lourdes pour leurs épaules. »

Mais malgré la violence dépeinte, Stéphane Brizé et Vincent Lindon voient dans ce film un message d’espoir. « Son titre, c’est de l’espoir : Un autre monde. Ça ne veut pas dire qu’on va entrer dans un monde pire que celui dans lequel on vit. C’est celui qu’on laisse derrière pour aller vers l’avant. » explique Vincent Lindon. Aurons-nous le courage d’entrer dans cet autre monde ?

Crédit photo : Elena Ternovaja, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons

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